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Pourquoi le Togo doit miser sur ses TPME – Analyse de Helly GBENE

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Aucune grande entreprise ne prospère durablement sans un tissu solide de petites et moyennes entreprises autour d’elle. Or, au Togo comme dans de nombreux pays africains, les TPME/TPMI représentent plus de 80 % du tissu économique, mais elles peinent à accéder aux financements, aux marchés publics et aux chaînes de valeur. Ce décalage fragilise la souveraineté économique et limite la capacité de nos économies à générer une croissance inclusive.

Les chiffres sont implacables : au Togo, les PME représentent 99 % des entreprises et contribuent à près de 80 % du PIB national, selon la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED). Elles emploient plus de 70 % de la main-d’œuvre active. Pourtant, selon le rapport d’activités 2023 de l’ARCOP-Togo, leur participation aux marchés structurés reste marginale : moins de 15 % des marchés publics leur sont attribués, et leur intégration dans les chaînes d’approvisionnement des grandes entreprises demeure faible et informelle.

En Afrique francophone, les PME génèrent environ 40 % du PIB et une part majeure des emplois, mais près de 40 % d’entre elles rencontrent des difficultés d’accès au financement. Pendant ce temps, des pays comme le Rwanda, le Ghana et le Maroc ont pris une longueur d’avance en mettant en place des politiques d’intégration efficaces. Les résultats sont éloquents : croissance inclusive, création massive d’emplois, résilience économique accrue.

Le Togo ne peut plus se permettre d’attendre. Nous avons les atouts. Il nous manque la décision collective d’agir.

Cette tribune est un appel solennel aux grandes entreprises togolaises, aux organisations patronales et aux décideurs publics : il est temps de passer des bonnes intentions aux partenariats opérationnels.

I. POURQUOI LES GRANDES ENTREPRISES TOGOLAISES DOIVENT AGIR MAINTENANT

« La vraie richesse d’une nation ne se mesure pas à la taille de ses grandes entreprises, mais à la densité des liens qui les unissent à son tissu économique local. »

Un paradoxe économique qui coûte cher

Nos grandes entreprises, entre autres, dans l’agroalimentaire, les leaders du BTP, de la logistique, de l’énergie, jouent un rôle économique majeur. Elles génèrent des revenus fiscaux substantiels, créent des emplois directs et contribuent au rayonnement du Togo.

Mais analysons leurs chaînes d’approvisionnement : combien de services, d’équipements, de composants industriels sont encore importés alors qu’ils pourraient être produits localement ? Cette dépendance excessive vis-à-vis de l’extérieur génère une fuite massive de devises, fragilise la résilience face aux crises internationales (comme nous l’avons vu avec la COVID-19 et les tensions géopolitiques actuelles), et prive notre économie de milliers d’emplois potentiels.

Question directe aux dirigeants : si une crise internationale bloque vos approvisionnements demain, aurez-vous des alternatives locales crédibles ?

L’intégration des TPME n’est pas de la philanthropie, c’est de la stratégie

Les études internationales sur les chaînes de valeur locales sont sans appel. Les entreprises qui intègrent des fournisseurs locaux qualifiés bénéficient de :

  • 15 à 30 % de réduction des coûts logistiques (suppression des frais de transport international, réduction des délais de dédouanement) ;
  • 20 à 40 % d’amélioration de la réactivité opérationnelle (capacité à ajuster rapidement les commandes) ;
  • 25 % de diminution des risques de rupture d’approvisionnement.

Pour une grande entreprise togolaise qui importe pour 5 milliards FCFA de services et composants par an, localiser 30 % de ces achats pourrait générer une économie de 225 à 450 millions FCFA annuellement. Et ce, tout en sécurisant ses opérations et en renforçant son ancrage territorial.

Le marché récompense désormais les entreprises responsables

Dans un contexte où les marchés publics, les financements internationaux et les consommateurs intègrent de plus en plus de critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance), l’engagement en faveur du développement local n’est plus une option. C’est un avantage concurrentiel décisif.

Par exemples : « Imaginez une grande entreprise de télécommunications qui réserve 20 % de ses contrats de sous-traitance à des TPME locales. Cela signifie des centaines d’emplois créés, des revenus redistribués, et une montée en compétence des acteurs locaux.

De même, « Imaginez une société agro-industrielle qui intègre des TPMI dans sa chaîne d’approvisionnement. Cela signifie une valorisation des produits locaux, une réduction des importations, et une souveraineté alimentaire renforcée. »

Les grandes entreprises qui développent activement leurs fournisseurs locaux bénéficient d’une meilleure image de marque, d’un capital sympathie accru auprès des communautés et des autorités, et d’un accès facilité aux financements verts et aux marchés à forte valeur ajoutée.

II. CE QUE D’AUTRES PAYS AFRICAINS ONT DÉJÀ RÉUSSI

Le Rwanda : 4 jours pour créer une entreprise, 45 % du PIB générés par les PME

Le Rwanda a réduit le délai de création d’entreprise à 4 jours, contre plusieurs semaines dans la plupart des pays d’Afrique francophone. Mais le pays ne s’est pas arrêté là. Le gouvernement a créé le Rwanda Development Board (RDB), qui facilite l’accès des PME aux appels d’offres publics et privés, et a mis en place des programmes de garantie de crédit qui ont débloqué plus de 150 millions USD de financements pour les PME entre 2015 et 2020.

Résultat : la contribution des PME au PIB rwandais est passée de 35 % en 2010 à près de 45 % en 2022, et le pays a enregistré une croissance annuelle moyenne de 7,5 % sur la dernière décennie.

Le Ghana : 50 000 emplois créés par l’intégration dans les chaînes pétrolières

Le Ghana a imposé aux grandes entreprises du secteur pétrolier et minier un quota minimum de 10 % de contenu local dans leurs achats et sous-traitances. Cette politique, encadrée par le Local Content Act de 2013, a permis :

  • La création de plus de 50 000 emplois indirects dans les PME locales entre 2013 et 2020 ;
  • L’émergence de centaines de PME spécialisées dans les services pétroliers, la maintenance industrielle et la logistique ;
  • Une augmentation de 25 % de la valeur ajoutée locale dans le secteur extractif.

Le Ghana a également créé la Ghana Enterprises Agency, qui accompagne les PME dans leur montée en compétence pour répondre aux exigences des grandes entreprises.

Le Maroc : OCP et ses 300 PME partenaires

L’Office Chérifien des Phosphates (OCP), fleuron industriel marocain, a lancé en 2015 un programme ambitieux : intégrer 500 PME marocaines dans ses chaînes de valeur à horizon 2025. Le programme comprend un fonds de co-investissement de 50 millions USD, des conventions de transfert de compétences et des garanties d’achat pluriannuelles.

Résultats à mi-parcours (2022) :

  • 300 PME intégrées dans les chaînes de valeur ;
  • Réduction de 30 % des coûts d’importation pour OCP ;
  • Création de plus de 15 000 emplois indirects ;
  • Augmentation de 40 % du chiffre d’affaires moyen des PME partenaires.

Et le Togo ?

Grâce aux réformes à travers sa Feuille de Route Gouvernementale 2020-2025, le gouvernement togolais a clairement affiché son ambition de faire du secteur privé le moteur de la transformation structurelle de l’économie en réalisant des progrès notables : amélioration du climat des affaires, création de l’ANPGF, du FAIEJ, lancement de plateformes industrielles (PIA). Mais le chaînon manquant reste l’intégration structurée des TPME dans les chaînes de valeur des grandes entreprises togolaises.

Nous ne partons pas de zéro. Nous avons les institutions, les dispositifs d’appui, les grandes entreprises performantes et les TPME talentueuses. Ce qui manque, c’est la volonté collective de les connecter.

III. CINQ ACTIONS CONCRÈTES POUR PASSER À L’ACTE

Nous ne venons pas avec des vœux pieux. Voici cinq mécanismes opérationnels que nous pouvons déployer dès maintenant.

1. Créer un programme national « Togo Local Sourcing Initiative »

Objectif : porter à 30 % la part d’achats locaux des 50 plus grandes entreprises togolaises d’ici 2028.

Mécanisme : Chaque grande entreprise identifie ses postes d’achats localisables, lance des appels à manifestation d’intérêt auprès des TPME et signe des conventions tripartites (grande entreprise / TPME / ANPGF) pour sécuriser l’accès au financement des sous-traitants.

Indicateurs de succès : Nombre de contrats signés, volume d’achats locaux, emplois créés.

2. Instituer un fonds de garantie de 10 milliards FCFA

Ce fonds, alimenté par l’État (40 %), les grandes entreprises (40 %) et les partenaires techniques (20 %), garantirait jusqu’à 70 % des prêts bancaires accordés aux TPME sous-traitantes.

Impact attendu : Déblocage de 50 milliards FCFA de crédits pour les TPME sur cinq ans, permettant l’équipement, le recrutement et la mise aux normes.

3. Organiser des forums sectoriels semestriels

Sur le modèle du « Supplier Day » marocain qui réunit chaque année plus de 200 grandes entreprises et 2 000 PME, organisons des forums sectoriels (agroalimentaire, BTP, logistique, énergie, numérique) où :

  • Les grandes entreprises présentent leurs besoins d’achats et de services ;
  • Les TPME présentent leurs offres et leurs capacités ;
  • Des speed-meetings permettent des échanges directs et la signature de protocoles d’accord.

4. Développer la plateforme « TogoConnect »

Une plateforme numérique nationale permettant aux grandes entreprises de publier leurs besoins d’achats et aux TPME de postuler en ligne. Fonctionnalités clés :

  • Base de données certifiée des TPME par secteur et compétence ;
  • Système de notation basé sur la qualité, les délais et la conformité ;
  • Module de formation en ligne pour aider les TPME à répondre aux appels d’offres.

Investissement initial : 500 millions FCFA en partenariat public-privé.

Exemple inspirant : Au Nigeria, Dangote Group a créé un portail fournisseurs dédié aux PME nigérianes, leur permettant de soumissionner à des appels d’offres simplifiés et bénéficiant d’accompagnement gratuit pour la mise aux normes.

5. Accorder des incitations fiscales aux entreprises engagées

Proposition concrète : réduction de 2 à 5 % de l’impôt sur les sociétés pour les grandes entreprises qui atteignent un seuil minimum de 25 % d’achats locaux.

Impact budgétaire : Coût estimé à 5 milliards FCFA par an, mais largement compensé par l’augmentation des recettes fiscales générées par la croissance des TPME (estimée à 15 milliards FCFA par an à horizon 2030).

IV. L’IMPACT POTENTIEL POUR LE TOGO

Si nous agissons maintenant, les projections sont encourageantes :

À court terme (2026-2028) :

  • 500 TPME intégrées dans les chaînes de valeur des grandes entreprises ;
  • 10 000 à 15 000 emplois directs et indirects créés ;
  • Réduction de 20 % de la dépendance aux importations dans les secteurs clés.

À moyen terme (2028-2030) :

  • Augmentation du PIB de 1,5 à 2 points de pourcentage grâce à l’effet multiplicateur ;
  • Réduction du taux de chômage des jeunes de 2 à 3 points ;
  • Doublement du chiffre d’affaires moyen des TPME partenaires.

À long terme (post-2030) :

  • Émergence de champions nationaux capables de concurrencer sur les marchés régionaux et internationaux ;
  • Transformation structurelle de l’économie vers plus de diversification et d’industrialisation ;
  • Renforcement de la souveraineté économique et de la résilience face aux chocs externes.

Selon les projections de la Banque Africaine de Développement, un point de pourcentage supplémentaire de contribution des PME au PIB en Afrique subsaharienne équivaut à la création de 2 millions d’emplois par an. Le Togo peut et doit capter sa part de cette dynamique.

V. APPEL SOLENNEL AUX ACTEURS ÉCONOMIQUES

« Nous sommes ici pour plaider en faveur de cette alliance stratégique. Non pas comme une option, mais comme une nécessité. Car l’avenir économique du Togo et de l’Afrique dépend de notre capacité à conjuguer la puissance des grandes entreprises avec l’agilité et la créativité des TPME/TPMI. Ensemble, nous pouvons bâtir une croissance compétitive, inclusive et souveraine. »

Aux dirigeants des grandes entreprises togolaises

Vous êtes les piliers de notre économie. Votre réussite est notre fierté collective. Mais votre croissance future dépendra de votre capacité à construire un écosystème de fournisseurs locaux fiables, compétitifs et innovants.

Nous vous demandons de :

  • Auditer vos chaînes d’approvisionnement pour identifier les opportunités de localisation ;
  • Fixer des objectifs chiffrés d’achats locaux (30 % d’ici 2028) ;
  • Nommer un responsable dédié au développement des fournisseurs locaux ;
  • Signer la charte d’engagement pour la sous-traitance locale que l’AGET doit promouvoir.

Vous n’y perdrez rien. Vous y gagnerez en compétitivité, en résilience et en image.

Aux organisations patronales (AGET, CNP-Togo)

Vous êtes la voix du secteur privé. Vous avez l’oreille du gouvernement et la confiance des entrepreneurs. Vous devez devenir les champions de cette transformation.

*Nous vous demandons de :

  • Créer une plateforme nationale de mise en relation grandes entreprises / TPME ;
  • Élaborer une charte d’engagement volontaire avec des indicateurs de performance ;
  • Organiser des forums sectoriels annuels pour faciliter les partenariats ;
  • Publier un rapport annuel sur l’état de la sous-traitance locale au Togo.

Aux décideurs publics

Vous avez déjà mis en place des institutions et des dispositifs d’appui remarquables :les plateformes industrielles d’Adétikopé et de Kara ;
et les programmes d’accompagnement de l’ANPGF (Agence Nationale de Promotion et de Garantie du Financement des PME), ainsi que le Fonds d’Appui aux Initiatives Économiques des Jeunes (FAIEJ). Mais ces outils ne donnent leur pleine mesure que s’ils sont connectés aux besoins réels des grandes entreprises.

Nous vous demandons de :

  • Créer le fonds de garantie de 10 milliards FCFA pour sécuriser les contrats de sous-traitance ;
  • Instituer des incitations fiscales pour les entreprises engagées dans la sous-traitance locale ;
  • Simplifier l’accès aux marchés publics pour les TPME via l’allotissement systématique ;
  • Financer le développement de la plateforme « TogoConnect ».
    Aux TPME/TPMI togolaises

Vous êtes le socle de notre économie. Votre talent, votre agilité et votre connaissance du terrain sont des atouts précieux. Mais pour intégrer les chaînes de valeur des grandes entreprises, vous devez également monter en compétence et respecter des standards de qualité élevés.

Nous vous demandons de :

  • Vous professionnaliser : comptabilité rigoureuse, respect des délais, normes de qualité ;
  • Investir dans la formation de vos équipes ;
  • Vous regrouper en consortiums pour répondre à des appels d’offres de grande taille ;
  • Saisir les opportunités de formation et d’accompagnement proposées par les structures d’appui.

L’URGENCE D’UN PACTE ÉCONOMIQUE NATIONAL

Les chiffres sont clairs. Les exemples régionaux sont probants. Les mécanismes opérationnels sont identifiés. Il ne manque que la décision collective d’agir.

Au Togo, 99 % des entreprises génèrent 80 % du PIB mais restent largement exclues des circuits économiques structurés. Cette situation n’est pas tenable. Elle freine notre croissance, limite nos emplois et fragilise notre souveraineté économique.

Nous avons tout pour réussir : des grandes entreprises performantes, des TPME talentueuses, une volonté politique affirmée, des institutions d’appui opérationnelles. Ce qui nous manque, c’est un pacte économique national qui engage toutes les parties prenantes autour d’un objectif commun : intégrer structurellement les TPME dans les chaînes de valeur des grandes entreprises.

Le Rwanda l’a fait. Le Ghana l’a fait. Le Maroc l’a fait. Le Togo peut le faire.

Cette tribune n’est pas un discours de circonstance. C’est un appel à la mobilisation. Un appel aux grandes entreprises pour qu’elles transforment leurs bonnes intentions en contrats opérationnels. Un appel aux organisations patronales pour qu’elles fédèrent cette dynamique. Un appel aux décideurs publics pour qu’ils créent les incitations et les garanties nécessaires. Un appel aux TPME pour qu’elles se professionnalisent et saisissent ces opportunités.

Pour sa part, le cabinet d’Ingenierie de Formation & Consulting (IF&C-Togo) se tient prêt à accompagner cette transformation à toutes les étapes : diagnostic des chaînes de valeur, identification de TPME partenaires, conception de programmes d’accompagnement sur mesure, ingénierie de formations techniques et managériales, facilitation de partenariats industriels.

Le moment d’agir, c’est maintenant. L’avenir économique du Togo se construit aujourd’hui, dans les décisions que nous prenons collectivement.

Faisons du Togo un modèle africain d’intégration économique intelligente. Un modèle où la croissance profite à tous. Un modèle duplicable sur tout le continent.

L’histoire jugera notre génération d’entrepreneurs et de décideurs sur notre capacité à transformer ce potentiel en réalité.

Helly GBENE
Expert en Veille Stratégique et Développement
CEO — IF&C Togo (Ingénierie de Formation & Consulting)
Stratège en Développement Économique et Partenariats Industriels

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