À quelques jours d’une audience décisive devant la Cour d’Appel de Lomé, le dossier opposant le média d’investigation Togo 24 au cabinet HED Consult connaît un nouveau rebondissement lourd de sens. Le journaliste Mensah Assogbague, directeur de publication, a officiellement mis fin à la collaboration avec son avocat, Maître Claude Kokou Amegan, invoquant des faits graves assimilés à une trahison professionnelle et à des conflits d’intérêts.
Un épisode de plus dans une affaire devenue, au fil des ans, un symbole des tensions persistantes entre justice, pouvoir économique et liberté d’informer au Togo.
Un dessaisissement aux allures de rupture morale
Par courrier en date du 28 décembre 2025 adressé au Collectif des Associations Contre l’Impunité au Togo (CACIT), Mensah Assogbague a notifié le dessaisissement immédiat de son conseil. Le ton est grave, les accusations lourdes. Le journaliste évoque une perte de confiance irréversible, née de manquements qu’il juge incompatibles avec l’éthique de la défense.
Au cœur de la discorde : une scène survenue le 12 juin 2025 dans l’enceinte même de la Cour d’Appel, où son avocat aurait été aperçu échangeant avec la partie civile, Hugues Xolali Agbemefa Ahoomey-Zunu, directeur de HED Consult, alors qu’il s’était fait représenter à l’audience. Pour le prévenu, cet épisode dépasse l’anecdote et s’apparente à un conflit d’intérêts manifeste, voire à une trahison pure et simple.
Des griefs qui interrogent la pratique judiciaire
À cette accusation centrale s’ajoutent d’autres reproches tout aussi préoccupants :
- Négligences procédurales, notamment lors de l’audience du 13 novembre 2025 où l’avocat, bien que présent au tribunal, n’aurait pas pris la parole à la barre ;
- Rétention ou non-transmission de pièces essentielles, affaiblissant la défense ;
- Attitude jugée complaisante vis-à-vis de la partie adverse, dans un dossier déjà déséquilibré par la puissance financière en jeu.
Le CACIT, par la voix de son directeur exécutif Ghislain Koffi Nyaku, a indiqué avoir pris acte de ce dessaisissement, annonçant une phase de concertation afin de clarifier les responsabilités. Une réaction mesurée, à la hauteur de la sensibilité d’un dossier suivi de près par les organisations de défense des droits humains.
Un procès en appel sous haute tension
Depuis son ouverture en juillet 2024, la procédure d’appel est jalonnée de renvois, d’absences inexpliquées et de zones d’ombre. Pendant plus d’un an, la partie civile a brillé par son absence, avant de réapparaître au moment même où la défense du journaliste se retrouvait fragilisée.
Ce contexte alimente un sentiment de désordre judiciaire, voire de « foutoir procédural », dénoncé par de nombreux observateurs.
Il s’agit par ailleurs du deuxième avocat dont se sépare Mensah Assogbague depuis le début de l’affaire, signe d’un climat de défiance généralisée et d’une pression constante pesant sur la défense.
Un article, une enquête… et 250 millions de francs CFA
À l’origine du bras de fer judiciaire, une enquête publiée le 15 juillet 2022 par Togo 24 : « Des tickets falsifiés vendus aux touristes à la Cascade de Womé ».
Estimant son image ternie, le cabinet HED Consult a saisi la justice pour diffamation. La HAAC s’étant déclarée incompétente, le tribunal de Kpalimé a condamné, le 7 juin 2023, le journaliste à verser 253,8 millions de F CFA, dont 250 millions de dommages et intérêts. Une sanction qualifiée de disproportionnée et punitive par les défenseurs de la liberté de la presse, y voyant une tentative de mort économique d’un média critique.
La presse togolaise à l’épreuve, la Cour face à l’Histoire
Dans un pays où les journalistes travaillent souvent dans la précarité et sous pression, cette affaire dépasse largement le sort d’un homme ou d’un média. Elle pose une question centrale : la justice togolaise saura-t-elle protéger à la fois la réputation des citoyens et le droit fondamental d’informer ?
L’audience du 8 janvier 2026 apparaît comme un moment de vérité. La Cour d’Appel de Lomé est appelée à faire œuvre de rigueur, d’indépendance et de clarté, afin de dissiper les soupçons, restaurer la confiance et rappeler que le droit ne saurait être instrumentalisé contre la presse.
Car au-delà des avocats, des montants astronomiques et des querelles de procédure, c’est bien la crédibilité de l’État de droit et l’avenir du journalisme d’investigation au Togo qui se jouent dans ce prétoire.
Le défenseur






