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TRIBUNE/ONU : 81 ans après, entre espoirs déçus et nécessité de renaissance

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Par GADJE M. Koudjovi, sociologue analyste, paix et sécurité, directeur exécutif de l’ACDIEF, président fondateur du Réseau ouest-africain pour la paix et les droits de l’homme (ROAPDH).

Ce 24 octobre 2026, l’Organisation des Nations Unies célèbre son 81ème anniversaire. 81 ans jour pour jour après l’entrée en vigueur de sa Charte à San Francisco. Née des cendres de la Seconde Guerre mondiale, l’ONU demeure la plus ambitieuse tentative de l’humanité pour s’organiser. Mais à l’heure où le monde bascule, la question n’est plus de savoir si l’ONU a échoué ou réussi, mais si elle peut survivre sans se réinventer.

1. Brève historique : La genèse d’une utopie nécessaire

L’ONU n’est pas née d’un excès d’optimisme, mais d’une peur existentielle. L’échec de la Société des Nations (SDN), incapable d’empêcher la Seconde Guerre mondiale, a servi de leçon.

Tout commence en 1941 avec la Charte de l’Atlantique signée par Roosevelt et Churchill. Puis, en 1942, 26 États signent la Déclaration des Nations Unies. Les étapes décisives suivent : la Conférence de Moscou et de Téhéran en 1943, Dumbarton Oaks en 1944 où les grandes puissances dessinent le squelette de l’organisation, et enfin Yalta en 1945 où l’on scelle le compromis du droit de veto.

Du 25 avril au 26 juin 1945, 50 États se réunissent à San Francisco. Le 24 octobre 1945, après ratification par les cinq membres permanents, la Charte entre en vigueur. L’article 1er en fixe le rêve : maintenir la paix et la sécurité internationales, développer des relations amicales entre les nations, réaliser la coopération internationale et être un centre où s’harmonisent les efforts.

De 51 États fondateurs, nous sommes passés à 193 États membres. Une universalité qui est à la fois sa force et son fardeau.

2. De la réalisation de ses missions : Ce que le monde doit à l’ONU

Il serait malhonnête et historiquement faux de réduire l’ONU à ses impuissances. Son bilan est immense sur trois piliers.

a) Le pilier Paix et Sécurité

Avec plus de 70 opérations de maintien de la paix depuis 1948, et plus d’un million de Casques bleus déployés, l’ONU a évité que des guerres locales ne deviennent mondiales. Ses médiations au Mozambique, au Salvador, au Timor-Leste ou en Sierra Leone sont des succès. Avec plus de 70 opérations de maintien de la paix depuis 1948, Aujourd’hui que ce soit au Liban avec la FINUL, en RDC avec la MONUSCOn au Mali, en République Centrafricaine, ou en Chypre où les casques bleus maintiennent une ligne de cessez-le –feu depuis 60 ans, elle intervient là où personne d’autre ne veut aller. Malgré ses limites, elle reste le seul rempart.

b) Le pilier du Droit et des Normes

C’est l’œuvre la plus durable. L’ONU a transformé un monde régi par la force en un monde, au moins en théorie, régi par le droit. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, les conventions sur le génocide, sur les droits de l’enfant, sur l’élimination des discriminations faites aux femmes, le droit de la mer, les traités sur le climat. La Cour Internationale de Justice, la Cour Pénale Internationale, même imparfaites, ont installé l’idée que les dirigeants rendent des comptes.

c) Le pilier du Développement et de l’Humanitaire

C’est le visage le plus efficace de l’ONU. L’UNICEF vaccine 45% des enfants du monde. Le PAM nourrit plus de 100 millions de personnes par an. L’OMS a éradiqué la variole et a coordonné la riposte au Covid-19. Le PNUD, le HCR, l’UNESCO. Sans les Objectifs du Millénaire puis les ODD, la lutte contre l’extrême pauvreté n’aurait pas de boussole commune. Pour des millions de personnes au Sahel, en Afrique de l’Ouest, l’ONU n’est pas un débat à New York, c’est de l’eau, une école, un vaccin.

3. Les échecs : Le musée des occasions manquées

Mais le 24 octobre ne doit pas être une cérémonie d’autocongratulation. L’ONU a échoué là où on l’attendait le plus : empêcher le pire.

Le génocide rwandais en 1994 est sa tache originelle. La force MINUAR était sur place, a alerté, et le Conseil de sécurité a détourné le regard. 800 000 morts. Srebrenica en 1995 : une enclave déclarée « zone de sécurité » par l’ONU, massacrée sous les yeux de Casques bleus impuissants.

Plus récemment, l’impuissance est devenue systémique. Syrie : plus de 500 000 morts, des veto russes et chinois à répétition qui ont paralysé toute action. Le conflit israélo-palestinien : plus de 80 résolutions du Conseil de sécurité non appliquées. L’agression russe en Ukraine depuis 2022 : le Conseil bloqué par le veto de l’agresseur lui-même. Gaza depuis 2023 : une catastrophe humanitaire où l’ONU alerte, mais ne peut imposer un cessez-le-feu durable.

L’ONU a aussi échoué à tenir sa promesse de désarmement et à réformer l’économie mondiale pour plus de justice. Les inégalités explosent, pendant que le Conseil de sécurité passe son temps sur des guerres qu’il ne peut arrêter.

4. Obstacles à la réalisation de ses missions

Pourquoi cette impuissance ? Deux raisons structurelles nous interpellent.

a) Son organigramme comme principal obstacle : Le piège de 1945

Le problème de l’ONU, ce n’est pas son personnel, c’est sa constitution. Elle a été conçue pour le monde de 1945, pas pour celui de 2026.

Le cœur du blocage est le Conseil de sécurité et son droit de veto. L’article 27 de la Charte donne à 5 pays (USA, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) le pouvoir de bloquer la planète. En 1945, c’était le prix pour que les vainqueurs adhèrent. En 2026, c’est une aberration démocratique. Comment demander à l’Afrique, qui compte 54 États et 1,4 milliard d’habitants, de se soumettre à des décisions où elle n’a aucun siège permanent ? Comment accepter que la Russie puisse mettre son veto sur une résolution la condamnant ?

À cela s’ajoute une bureaucratie lourde, des agences en concurrence, un manque de financement chronique – les USA à eux seuls doivent des centaines de millions de dollars d’arriérés – et une Assemblée Générale dont les résolutions ne sont pas contraignantes. On a un gouvernement mondial avec un moteur de Formule 1 et des freins de vélo.

b) Les mutations actuelles : Un monde que l’ONU ne reconnaît plus

L’ONU est westphalienne, le monde est devenu post-westphalien.

Premièrement, la nature des conflits a changé. On ne fait plus la guerre d’État à État, mais des guerres intra-étatiques, des guerres menées par des groupes terroristes, des milices, des entreprises privées de sécurité comme Wagner. La Charte ne sait pas gérer cela.

Deuxièmement, de nouvelles puissances. L’ONU de 1945 reflétait l’hégémonie occidentale. Le monde de 2026 est multipolaire : Chine, Inde, Brésil, Turquie, Indonésie, Nigeria exigent leur place. Le G77 et le Sud Global ne veulent plus être un objet de l’aide, mais un sujet du droit.

Troisièmement, de nouvelles menaces que la Charte n’a pas prévues : le changement climatique, l’intelligence artificielle, la cyberguerre, les pandémies, la désinformation massive. Où est le Conseil de sécurité du climat ? Où est l’agence pour réguler l’IA ? L’ONU traite les problèmes du XXIe siècle avec des outils de 1945.

5. Propositions d’approches de solutions : Réinventer, pas réformer

Il ne faut plus parler de « réforme de l’ONU ». Il faut parler de réinvention. Réformer, c’est repeindre les murs. Réinventer, c’est refaire les fondations.

1. Réinventer le Conseil de sécurité

Il faut sortir du dogme :

  • Supprimer le veto en cas de crimes de masse (génocide, crimes contre l’humanité, crimes de guerre) comme proposé par la France et le Mexique.
  • Élargir le Conseil à 25 membres avec des sièges permanents pour l’Afrique (2 sièges), l’Amérique latine, l’Inde. Sans élargissement, l’ONU perdra sa légitimité.
  • À défaut de supprimer le veto, exiger qu’un veto soit justifié par au moins deux membres permanents pour être valable.

2. Réinventer la légitimité financière

Créer une taxe internationale minimale sur les transactions financières ou sur les géants du numérique pour financer l’ONU, afin qu’elle ne dépende plus du bon vouloir des grands contributeurs.

3. Réinventer la sécurité

Créer un Conseil de sécurité pour le Climat, la Santé et la Technologie, au même niveau que le Conseil actuel, avec pouvoir contraignant. La sécurité de 2026 n’est pas qu’un char d’assaut, c’est aussi un virus et un algorithme.

4. Réinventer la démocratie

Donner plus de pouvoir à l’Assemblée Générale. Si le Conseil est bloqué par un veto, l’Assemblée devrait pouvoir, à la majorité des deux tiers, prendre une décision contraignante. C’est l’esprit de la résolution « Union pour le maintien de la paix » de 1950 qu’il faut ressusciter.

5. Réinventer l’ancrage

L’ONU doit cesser d’être une affaire de diplomates à New York et Genève. Elle doit s’ancrer dans les organisations régionales (Union Africaine, CEDEAO, ASEAN) et donner une place formelle à la société civile, aux jeunes et aux entreprises.

Conclusion

De 1945 à 2026, l’ONU a été le miroir de nos contradictions. Elle nous a montré que nous pouvions nous unir pour vacciner un enfant, mais pas pour arrêter un dictateur.

Fêter ses 81 ans, ce n’est pas pleurer sur son lit de mort. C’est rappeler qu’aucune autre organisation ne peut la remplacer. Sans elle, c’est la loi de la jungle. Avec elle en l’état, c’est la jungle avec un huissier qui constate.

Le choix est simple : soit nous gardons l’ONU de 1945 pour gérer le monde de 2026 et nous la regarderons mourir lentement, soit nous avons le courage de 1945 et nous osons inventer l’ONU de 2045.

L’histoire ne nous pardonnera pas l’inaction.

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