TRIBUNE LIBRE
Coopératives en Afrique francophone et au Togo : Accélérer l’adoption des mécanismes inclusifs – Expériences et perspectives
Par Helly GBENE | Expert en veille stratégique et développement,
CEO du Cabinet d’IF&C-Togo
L’Afrique francophone recèle plus de 50 000 coopératives formellement enregistrées, dont 3 200 au Togo. Ces structures collectives représentent un levier de transformation économique et sociale d’une puissance considérable mais encore largement sous-exploitée. Dans un contexte où le réseau Mondragon génère 12 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, où les coopératives de Bologne représentent 40 % du PIB régional, et où le Mouvement Desjardins gère 422,9 milliards de dollars d’actifs, la question n’est plus de savoir si le modèle coopératif fonctionne. La question urgente est la suivante : comment accélérer, en Afrique francophone, l’adoption des mécanismes inclusifs qui transformeront nos coopératives en moteurs de croissance partagée ?
Un modèle mondial qui a fait ses preuves, l’Afrique francophone doit en prendre acte
Le modèle coopératif repose sur les 7 principes de l’Alliance Coopérative Internationale (ACI, Manchester, 1995), reconnus par l’ONU comme vecteur de développement durable (résolution A/RES/64/136, 2009). Loin d’être de l’idéologie, c’est de l’architecture économique. Les 3 millions de coopératives recensées dans le monde emploient 9,46 % de la population active mondiale (rapport CICOPA 2017) et génèrent un chiffre d’affaires global dépassant 2 200 milliards de dollars. Lors de la crise financière de 2008, les banques coopératives européennes affichaient un taux de faillite inférieur de 40 % à celui des banques commerciales (BIT, 2009).
Pour l’Afrique francophone, ces données ne sont pas abstraites. Elles sont une feuille de route. La Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Burkina Faso, le Mali et le Togo ont en commun une culture collective ancestrale : tontines, groupements villageois, associations paysannes, qui constitue un terreau coopératif unique. Ce que ces nations n’ont pas encore, c’est le passage à l’échelle : la transformation de cette culture informelle en structures coopératives professionnalisées, financées, reconnues et intégrées dans les chaînes de valeur régionales.
Le Togo : un capital coopératif réel, un déficit de mécanismes inclusifs criant
Le Togo compte plus de 3 200 coopératives enregistrées dans les filières café-cacao, coton, maraîchage, mutuelles d’épargne et de crédit (MECK, FUCEC-Togo), artisanat et services. Le secteur coopératif représenterait environ 14 % du PIB agricole national (Ministère de l’Agriculture, 2021). Ces chiffres parlent d’un potentiel réel. Pourtant, selon des études reprises dans le cadre de l’UEMOA (2020), moins d’un quart des coopératives disposent d’outils de gestion comptable formalisés. Au Togo, cette proportion est encore inférieure.
La FAO, dans son rapport pays 2022 sur le Togo, relève que les coopératives agricoles bénéficiant d’un accompagnement professionnel structuré tendent à améliorer leur productivité, leur gouvernance et leur accès aux services. Le déficit n’est donc pas naturel, il est organisationnel. Et un déficit organisationnel se comble. C’est précisément là que les mécanismes inclusifs entrent en jeu.
Trois modèles de référence, une leçon universelle pour Lomé comme pour Abidjan
Trois expériences internationales méritent l’attention de tout décideur, tout bailleur, tout architecte de politique publique :
Mondragon (Espagne) : Née en 1956 dans la pauvreté post-franquiste, cette coopérative compte aujourd’hui 81 000 membres-travailleurs, 96 entreprises, et 11,056 milliards d’euros de CA (rapport annuel 2023). Son université interne, sa banque (Laboral Kutxa) et son réseau de R&D prouvent qu’une coopérative peut engendrer un écosystème d’innovation complet.
Émilie-Romagne (Italie) : 15 000 coopératives représentant 40 % du PIB régional (Legacoop, 2021). La chaîne Coop Italie, deuxième distributeur alimentaire du pays, est intégralement coopérative. Ce n’est pas du militantisme — c’est de l’économie réelle, compétitive et résiliente.
Mouvement Desjardins (Canada) : 422,9 milliards de dollars d’actifs, 7,7 millions de membres et clients, fondé en 1900 pour bancariser des communautés rurales isolées que le marché classique avait abandonnées. Une résonance directe avec les régions enclavées du Togo septentrional — et de l’ensemble du Sahel francophone.
Le dénominateur commun de ces trois réussites ? Elles ne sont pas spontanées. Elles ont été construites sur une ingénierie institutionnelle délibérée, un accompagnement professionnel pérenne et une formation structurée. C’est exactement ce qui manque et ce qui est à portée de main en Afrique francophone.
Accélérer les mécanismes inclusifs : trois leviers non négociables
L’heure n’est plus au diagnostic. Elle est à l’action coordonnée. Trois leviers sont prioritaires et adressent directement les attentes des partenaires financiers et techniques :
- Formation professionnelle des dirigeants coopératifs
Une coopérative dont les dirigeants ont bénéficié d’au moins 80 heures de formation adaptée affiche un taux de survie à 5 ans supérieur de 60 % à la moyenne (BIT, 2014). C’est le retour sur investissement le plus élevé qu’un partenaire financier puisse réaliser dans le secteur coopératif. En Afrique francophone, la mutualisation des dispositifs de formation portée par des acteurs régionaux comme l’UEMOA, la CEDEAO ou les agences de coopération bilatérale constitue un levier d’accélération massive. - Gouvernance transparente et systèmes d’information fiables
Les partenaires techniques et financiers (PTF, institutions de microfinance, agences de développement) n’investissent pas dans le flou. Une coopérative qui produit des états financiers fiables, des comptes-rendus d’assemblées documentés et des indicateurs de performance mesurables multiplie par trois ses chances d’accès aux financements, selon les études. La digitalisation des processus de gestion, identifiée comme priorité absolue est aujourd’hui accessible à coût marginal grâce aux solutions mobiles déployées dans toute la sous-région. - Intégration dans les chaînes de valeur régionales et internationales
Le cadre de l’UEMOA, les accords de partenariat économique avec l’Union Européenne, les programmes AGOA et la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) offrent des fenêtres concrètes pour les coopératives agricoles et artisanales. L’exemple éthiopien est parlant : les coopératives de café de l’Union Oromia (202 397 membres) ont obtenu une revalorisation du prix producteur en intégrant les circuits de certification internationale. Le Togo et ses voisins francophones ont les filières, les volumes et les talents. Ce qu’ils doivent construire, c’est la capacité collective à y accéder.
Qui veut être l’architecte de cette transformation ?
Ce que Mondragon a construit en 70 ans, Bologne en un siècle, Desjardins en 120 ans — l’Afrique francophone dispose des conditions humaines, culturelles et économiques pour l’enclencher dans une génération. La culture coopérative est ici. Le tissu humain est ici. Les marchés sont ici. Ce qui reste à construire, c’est l’architecture institutionnelle : les mécanismes d’inclusion financière, les dispositifs de formation, les outils de gouvernance, et surtout la volonté politique de soutenir sérieusement ce secteur.
Les partenaires financiers et techniques qui investiront dans l’accélération des mécanismes inclusifs coopératifs en Afrique francophone au cours des cinq prochaines années ne feront pas de la philanthropie. Ils feront du développement économique à rendement documenté, dans des structures qui résistent aux crises, qui créent de l’emploi durable et qui ancrent la prospérité là où elle est le plus nécessaire.
Au-delà de savoir si « Le modèle coopératif peut-il fonctionner en Afrique ?
« Voulez-vous en être les bâtisseurs ou les spectateurs ? »
À propos de l’auteur
Helly GBENE est Expert en veille stratégique et développement, CEO du cabinet IF&C-Togo (Ingénierie de Formation & Consulting). Spécialisé dans l’accompagnement des coopératives et des organisations de l’économie sociale et solidaire, il intervient à chaque étape du développement coopératif : création, structuration, gouvernance, renforcement des capacités, accès aux financements et intégration dans les chaînes de valeur.






